Comment j’ai perdu la flamme pour le BDSM… (épisode 1)

Note : j’ai commencé la rédaction de cet article l’été dernier (en 2025 !). J’ai depuis repris un peu les sessions, au compte-goutte et en filtrant très fort avec qui je les partage, mais en y retrouvant (et pour le moment, à chaque fois !) du plaisir. Certaines formulations ne sont donc plus exactement au goût du jour, mais comme elles l’étaient au moment où je les avaient posées ici et que je les trouve particulièrement juste, j’ai fait le choix de les garder ! Ceci étant dit, j’estime que je n’ai toujours pas tout à fait retrouver cette fameuse “flamme”. Cet article (et la série qui suivra) est donc toujours d’actualité ! :)

Note 2 : Cet article étant assez long et personnel, si vous êtes partis pour le lire en entier, je vous invite à vous servir une boisson chaude et un petit en-cas avant de vous y mettre et/ou de le lire en plusieurs fois !

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Celle.ux qui suivent assidûment mes sorties ont dû s’en rendre compte : cela fait déjà plusieurs mois qu’aucune nouveauté (que ce soit ici, sur mon blog ou dans ma boutique) n’est parue.

Alors oui, certes, il y a eu la fin de l’année scolaire (j’avais repris mes études à la rentrée 2024, donc j’ai connu quelques mois intenses niveau révision juste avant les partiels) et puis, surtout, j’étais enceinte depuis février 2025 (avec tout ce que ça implique en termes de nausées, de fatigue intense, de rendez-vous médicaux, de douleurs, de difficultés à me déplacer, de yo-yo émotionnel, etc.) et j’ai dû m’arrêter un peu en catastrophe, dès août dernier, à cause de l’épuisement physique et mental.

Mais (logique, c’est le titre de cet article), il n’y a bien sûr pas que ça. Il m’a fallu du temps pour poser les mots, mais je dois bien l’admettre : j’ai perdu la flamme pour le BDSM… au point que j’envisageais de faire traîner mon arrêt, voir de ne pas reprendre du tout.

Un terrible constat, pour moi qui ai consacré plusieurs années de ma vie (et beaucoup de temps, d’énergie et d’argent) au BDSM, mais aussi pour certain.es d’entre vous qui me suivent depuis un moment et parfois même m’ont rencontrée de façon régulière cette/ces dernière(s) année(s).

Mais comme ce n’est pas dans mes habitudes de juste me taire et tourner la page (surtout quand le sujet est intéressant !) et qu’en plus je vous encourage toujours plus à introspecter… autant montrer l’exemple et en faire une petite série d’articles qui, au pire, sera un superbe aperçu de ce qu’il peut se passer, entre les sessions, dans le cerveau des Dom (qui, je le rappelle : sont humain.es !), permettra peut-être à des collègues Dom de se reconnaitre dans certaines choses et d’oser poser les mots dessus et instrospecter aussi… et, au mieux, sera un premier pas pour moi vers mon “rétablissement BDSM”, une première petite étincelle ou un souffle qui (qui sait ?) rallumera doucement la flamme qui, jadis, brûlais en moi.

Le constat et pourquoi ça me dérange…

Refuser toujours plus de demandes de suivi en virtuel, parce que ça demande beaucoup d’énergie et que c’est “moins rentable”.
Traîner des pieds pour aller aux rendez-vous.
Compter les minutes des sessions.
Retenir mon souffle jusqu’à ce que la porte se referme, enfin… et que je puisse (re)compter les (mes !) billets avec délectation.

J’ai honte de l’admettre, mais oui. J’ai fini par constater (non sans dégoût) que, sur la fin, l’argent était ma seule et dernière motivation… et surtout mon unique source de plaisir dans ces rencontres BDSM.

Qu’on se le dise (parce que j’ai toujours été très claire là-dessus) : j’ai fait du BDSM mon métier.
Évidemment, comme tout métier, l’argent fait partie des motivations (parfois c’est même la seule) - et ça me semble plutôt sain de l’admettre.
Même dans des métiers “de passion” (quels qu’ils soient), on peut passer par des phases de désintérêt ou des périodes plus compliquées où on ne se sent plus autant en phase avec ses missions et ne continuer de travailler que pour le salaire !

Je n’ai donc, foncièrement pas de soucis avec le fait de ne travailler QUE pour l’argent.
Là où ça me pose problème, c’est que mon rapport à mon travail (le BDSM), je l’ai toujours voulu (et présenté) plein de passion, de plaisir, d’authenticité, d’humanité et de partage.
Et j’ai toujours été scrupuleusement attentive à ce que chaque rendez-vous me rendes enthousiaste.
C’était et c’est toujours important pour moi : je veux aimer, profondément, ce que je fais (ou ne pas le faire) et me sentir pleinement disponible et en possession de mes moyens pour accompagner les personnes qui viennent se laisser envelopper, par moi, dans un rapport de soumission.

Je l’avais déjà évoqué dans un autre article, mais, le BDSM, je l’ai expérimenté également en dehors du cadre professionnel (en tant que soumise d’abord, puis en tant que dominante)… malheureusement (trop) souvent avec des partenaires de jeu forceurs ou abusifs davantage en recherche du “grand frisson” égoïste que d’un réel moment de partage émotionnellement et/ou physiquement vulnérabilisant.

Si j’ai entrepris de faire de la Domination mon métier, c’est, à la base, pour offrir aux personnes que j’accompagne, un espace safe, sain et consensuel avec une partenaire ouverte, attentive, disponible et pleinement présente (moi) où explorer leurs sensations, émotions et fantasmes.

En perdant cette flamme, j’ai aussi perdu ça : si la seule chose qui me motive encore à dominer, c’est le joli tas de billet que je récupère en fin de séance… alors c’est que je ne suis plus apte (du moins pour le moment) à être cette partenaire ouverte, attentive et pleinement disponible et à offrir le terrain d’exploration safe, sain et consensuel qui me tient tant à coeur.

Continuer sur cette lancée serait revenu à piétiner mes valeurs, me mentir à moi-même… et surtout, vous mentir à vous.

Alors, j’ai dit stop.
J’ai annulé des rendez-vous.
Je me suis laissée du temps.
Et j’ai pris du recul : qu’est-ce qui s’est passé, pour que cette flamme fatigue au point de finir par s’éteindre ?

Ce qui a changé dans ma façon de rencontrer l’autre

Cela fait maintenant 8 ans que je pratique le BDSM de façon professionnelle et 6 ans que j’en ai fait mon métier à temps plein.
Celles et ceux qui me suivent depuis un moment (ou qui ont lu assidûment les articles disponibles sur mon blog) le savent : m’autoriser à créer et affirmer mon identité, a été tout un cheminement.

Lorsque j’ai commencé, en tant que TDS virtuelle, j’ai longtemps multiplié les prises de contact difficiles, désagréables, voir toxiques. Les premiers “soumis” qui m’ont contactée m’appelaient “Maîtresse” à tout bout de champ (je ne pratiquais même pas encore le BDSM), tout en exigeant que je les domine et y prennes du plaisir (oui oui, vous avez bien lu), simplement parce qu’ils étaient attirés par mon manque d’assurance et les prix bas que les nouvelles arrivantes pratiquent souvent pour essayer de plaire.

Et côté Doms, ce n’était pas beaucoup plus inspirant : cuir et latex brillant, métal froid, tons sombres et tamisés, tout en noir et rouge (allez, un peu de violet de temps en temps, à la rigueur), comportements hautains et autoritaires d’emblée, comme si la soumission des personnes qui les contacte (ou même qui passe simplement sur leurs profils) était déjà acquise, insultes gratuites et à tout va sans aucune négociation et encore moins de consentement… bref, un BDSM au mieux cliché au possible, au pire extrêmement toxique, sans âme ni valeurs.
Je ne m’y retrouvais pas. Mais alors pas du tout.

Pourtant, j’étais très intriguée par la théorie, les dynamiques de pouvoir, l’accompagnement du lâcher prise, les kinks et leurs multitudes de façons de les aborder/pratiquer… J’étais alors étudiante en anthropologie et j’y sentais déjà un potentiel de richesse humaine exponentiel !

Au fil des rencontres, de la curiosité et des recherches, j’ai fini par faire un pacte avec moi-même : j’allais essayer de me bâtir, pierre par pierre, un univers BDSM, mais rien qu’à moi. Qui me ressemble et me plaise avec, pour fondations solides, mes valeurs. Et puis… on verrait bien si ça plairait. Au moins, j’allais explorer, à mon rythme, au rythme de celles et ceux que j’accompagnerais, toujours avec plaisir !

Et bien, contre toute attente, ça a cartonné.
Et plus j’imprégnais cet univers de moi et de qui j’étais, de mes valeurs, plus j’attirais des soumis.es aligné.es avec ces valeurs.
Les demandes désagréables et toxiques sont devenues de plus en plus rares jusqu’à disparaitre, laissant toujours plus de place à des échanges humains, pleinement authentiques et à des relations BDSM (ponctuelles ou régulières) complices, intenses et pleines de plaisir.

J’ai trouvé ça beau, alors j’ai continué.
Et puis j’ai commencé les rencontres en réel.
Et en 2024 j’ai lancé ce site (le mien !), son blog et tout ce qu’il permet de partager en plus.
J’ai continué à gagner en visibilité.

Mais qui dit visibilité dit aussi plus grande échelle. Et ce qui était ma petite parenthèse à moi, accessible majoritairement à celles et ceux qui la cherchaient vraiment, a commencé à devenir plus publique.

J’ai commencé à retrouver, dans mes messageries, des demandes plus désagréables, des messages écrits à la va-vite, exigeants des pratiques qui se trouvent ouvertement dans mes limites, du matériel qui ne figure absolument pas sur les photos que j’ai mises à disposition, parfois des insultes et du harcèlement lorsque je communique des refus…

Et, même en session, après avoir un peu filtré et échanger, il m’arrive de plus en plus de devoir faire face à des demandes ou comportements déplacés, pas du tout alignés avec ce que je souhaite partager. Parfois ce sont même des habitués, avec lesquels ça se passait très bien, qui ont brisé la confiance. J’ai, pour la première fois depuis mes débuts, commencé à avoir peur pour ma sécurité (mentale et physique) et à développer de l’anxiété (alors qu’avant, c’était une grande source de plaisir) à chaque formulaire reçu.

J’ai bien honte de l’admettre, mais j’observe que ces comportements problématiques, auxquels je fais de plus en plus face, impactent malheureusement directement le mien. Je me surprends, de plus en plus, à perdre confiance, patience, à me mettre parfois très vite sur la défensive.

Résultat : mêmes ce qui aurait pu être de beaux échanges et des rencontres agréables et enrichissantes, ne tiennent souvent pas plus de quelques mails.
Parce que je me méfie.
Parce que je suis dans l’anticipation du moment où ça va déraper et devenir au mieux décevant, au pire toxique et harcelant.

Force est de constater que je ne suis pas encore assez blindée pour passer outre quand ça se passe mal et maintenir ouverture, disponibilité, curiosité et bienveillance malgré tout.

Le poids de la domination professionnelle

A bien y réfléchir, je pense qu’une partie de la réponse à cette problématique de perte de flamme se trouve, aussi, non pas dans le BDSM en général (même si un peu quand même, on y reviendra dans le prochain épisode), mais dans les spécificités apportées par le fait que je le pratique de façon professionnelle.

“Mais c’est votre choix de faire de la domination professionnelle - me dirons certain.es -, alors pourquoi faire ouinouin ?”
Certes. Mais comme pour n’importe quelle autre profession, potentiellement choisie et, même par “passion”, je trouve cela important et intéressant de pouvoir aborder ce qui pèse, ce qui draine, ce que, bien souvent, de l’extérieur, on ne voit pas.
Pour se faire plaindre, peut-être, parce que ça fait du bien parfois, de s’exprimer et de recevoir un peu de compassion.
Mais aussi parce que c’est en parlant, de l’intérieur, qu’on créé une faille, une opportunité de dialogue avec l’extérieur, qui peuvent porter des changements salvateurs.

J’aborderais donc ces quatre points, qui me semblent pertinents pour explorer toujours un peu plus la thématique de l’article par le biais de l’aspect professionnel :

  • L’isolement, dû au fait que les dominateur.ices professionnel.les sont souvent perçus comme peu crédibles ou polluant le milieu BDSM par les membres non professionnel.les de la communauté.

  • Les fantasmes et ce à quoi on imagine que ça ressemble, la vie et le quotidien d’une Dominatrice professionnelle.

  • Le rapport de consumérisme très vicieux (client.e/vendeur.euse) et toutes les exigences et comportements abusifs (conscients et/ou inconscients) qui viennent du fait qu’on fait appel à des services tarifés.

  • L’ambivalence de la recherche : on demande aux Doms professionnel.les de l’humanité et de l’authenticité, mais bien souvent on ne se rend même pas compte de ce qu’on projette dessus (incarnation de fantasmes, idéalisations, attentes…) et prend pour acquis (enthousiasme, consentement…).

Une exclusion de la communauté BDSM

Peu de femmes proposent des services de domination gratuitement. Pourtant, beaucoup d’hommes recherchent activement, ponctuellement ou régulièrement, à se soumettre dans des jeux BDSM. La demande créant la valeur et l’offre, de plus en plus de femmes font le choix (avec des intentions plus ou moins saines, je vous l’accorde), de se lancer dans la domination professionnelle et d’offrir des services et/ou rencontres BDSM moyennant compensation financière.

Et ces dominatrices professionnelles (même avec de l’ancienneté et très sérieuses), peinent souvent à s’intégrer dans la communauté BDSM, qui les perçoit trop souvent comme des parasites qui viennent polluer le milieu avec leur cupidité.

Elles auraient des motivations floues, souvent purement égoïstes et vénales et ne seraient pas de “vraies” Doms, parce que les vraies Doms, dominent et construisent des relations BDSM “pour le plaisir”, dans le privé et pas pour l’argent.

Et en vrai, je ne peux pas nier non plus que beaucoup de femmes se lancent dans la “domination” professionnelle en se basant sur les fantasmes de ce que c’est que d'être Dom pro (j’approfondirais ce point un peu plus loin) et en rêvant plus d’argent “facile” que de relations safe, saines, consensuelles (SSC) et profondément humaines… amenant leur lot de dérives toxiques et comportements dangereux.

Il y a, de plus, toujours un gros tabou autour des relations tarifées, parce qu’elles posent la question de l’authenticité des rapports humains, de l’enthousiasme et du consentement. Je ne re-rentrerais pas dans le détail de ce sujet ici, parce que je l’ai déjà développé dans un autre article “La sincérité, l’authenticité et le plaisir dans une relation tarifée” (à lire, si ça vous intéresse !), mais je trouve que c’est une vraie question qu’il est légitime et sain de se poser, surtout lorsqu’on parle de pratiques qui impliquent des dynamiques de pouvoirs et autant de vulnérabilité physique et/ou émotionnelle.

Pourtant, cette exclusion peut aussi mener à des dérives, dans le sens où elle isole. Et je pense qu’on a (malheureusement) très vite fait de se bloquer dans des doutes ou, au contraire, une sur-assurance malsaine, en tant que Dom isolé.e.

Être entouré de personnes bienveillantes, ouvertes aux thématiques BDSM, avec de l’expérience et à l’esprit critique affuté peut permettre d’avoir des retours réguliers (et constructifs !) sur ses pratiques, créer un berceau de conversations ouvertes propices à l’auto et l’entre-introspection, aux remises en question et donc, permet, selon moi, de maintenir une approche et des façons de pratiquer plus saines.

Je suis, personnellement, très peu à l’aise avec les interactions, surtout lorsqu’elles impliquent un groupe ou une communauté (les dynamiques de groupes comportent aussi des risques et possibilités de dérives toxiques et d’exclusion abusives) et ne suis, du moins pour le moment, pas encore intégrée au milieu BDSM.

C’est quelque chose que je regrette et que j’aimerais travailler à l’avenir, car, comme je l’indiquais plus haut, je pense que l’entre-soi, lorsqu’il est alimenté de façon saine et autocritique, peut vraiment être constructif et vecteur solide d’introspection et de remises en question.

Je pense que, pour que les dynamiques BDSM (mais en vrai, ça fonctionne pour toutes les relations !) restent saine, il faut qu’il y ait, Dom ou sub, du mouvement perpétuel (même très lent), en soi. Et ce mouvement, il est amené par les réflexions, le travail d’introspection, des recherches, la curiosité, des tentatives, les échanges qu’on a avec des pairs… donc, aussi, par la communauté BDSM.

Je déplore donc mon manque de confiance en les autres et le fait d’avoir si peu d’appétence pour la création de liens humains et mon intégration au sein de groupes/communautés.
Mais je sais aussi que ce n’est pas le seul frein à mon intégration à la communauté BDSM. Et je trouve ça dommage (car je suppose que je suis loin d’être la seule concernée, vu les discours que je croise parfois) qu’il y ait autant de défiance envers les professionnel.les qui tentent de s’intégrer. Car se sentir accepté.e, écouté.e et légitime, quelque part, c’est ça, aussi, qui permet de maintenir l’humilité nécessaire aux remises en question et au développement d’un rapport toujours plus mature, responsable et sain au BDSM.

La vie (fantasmée) des dominatrices professionnelles

L'une des raisons qui fait que beaucoup se permettent un peu tout et n'importe quoi en contactant des dominatrices professionnelles et qu’elles ne soient pas forcément respectée pour ce qu’elles font, c'est parce que les réalités de nos vies et de notre travail sont, bien souvent, fantasmées...

Il n'y a qu'à voir comment sont dépeintes les Dominatrices professionnelles et leur quotidien dans les films et les séries qui impactent directement les représentations populaires : souvent très assurées, raffinées, élégantes et surtout richissimes, avec une vie remplie de temps libre et de plaisirs... Elles semblent ne jamais travailler. D'ailleurs, est-ce vraiment un travail d'asséner des coups de badines et de fouler de ses Louboutins des dos nus et offerts ?

J'entends que ce soit une version qui en fasse baver plus d'un. Celle de la femme complètement détachée et indépendante, qu'ils reviennent voir, billets en main, tel d'agaçants petits moucherons, pour réclamer leurs insultes ou coups de pieds et qu'on leur rappelle ce qu'ils ne méritent pas et ne mériteront jamais (tout du moins, gratuitement) : son attention.
C'est d'ailleurs toujours, tacitement, un idéal qu'on est très nombreuses à essayer d'incarner tant bien que mal et qui attire toujours plus de femmes vers la domination professionnelle (comme si, en se disant dom pros, elles auraient magiquement accès à tant de frivolité...).

Si bien que, en particulier lorsqu'on semble jeune, beaucoup sont persuadés que nous ne sommes que de pauvres gamines perdues cherchant à mettre du beurre et du fromage et (pourquoi pas, après tout) des paillettes d'or 24 carats dans leurs épinards, persuadées de valoir mieux que tout le monde, de tout comprendre au BDSM, simplement ici pour recevoir, insulter, frapper et encaisser des centaines voire des milliers d'euros par jour (ben oui, si le prix moyen d'une session c'est 250€/h et qu'une journée de travail c'est 7h... Ça fait quoi...Au moins 1500€ par jour, non ?)

Sauf que, nos réalités, elles sont en général bien moins “bandantes” que ça… Je ne détaillerais pas tout ici, car ce serait trop long (et que ce n’est pas le sujet), mais sachez :
- Qu’on est bien loin d’enchainer les sessions (2 à 3 par semaine, c’est déjà extraordinaire et en général, ce n’est pas toutes les semaines, loin de là).
- Que la majorité de notre travail n’est pas rémunéré (gestion des messages, création de contenu, présence régulière, recherches et formations…).
- Qu’on a des frais, pour le matériel (qui revient vite très cher), mais aussi pour l’URSSAF (environ 30% de nos revenus/mois), les impôts, la cotisation foncière des entreprises… pour finalement peu d’aides par rapport aux salariés.
- Que ça reste une activité précaire avec un chiffre d’affaire extrêmement variable, des périodes “fortes” et d’autres “creuses” et soumise à un facteur-chance non négligeable.
- Qu’on a des vies, comme tout le monde, avec des amoureux.ses, ami.es, familles, parfois même des enfants, des études à finir, des projets, des grandes joies mais aussi des drames, des maisons à “tenir”…
- (Et enfin), qu’on est une ENORME majorité (même lorsqu’on en fait une activité principale), à être bien loin de la richesse fantasmée, si on ne vit pas carrément en dessous du seuil de pauvreté.

Mon objectif, ici, n’est pas de faire “ouin-ouin” ou de démontrer qu’on soit à plaindre d’une quelconque façon. Après tout, pour, là encore, une écrasante majorité, c’est une activité choisie et pas par dépit. Celles à qui ça ne convient pas ou qui ne parviennent pas assez à en vivre changent, en général, rapidement de trajectoire… bref, ça reste, in fine, un choix.
Et, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : il y a évidemment, en contrepartie, PLEINS d’avantages aussi, surtout lorsqu’on est un peu “installées” et que “la machine est lancée”. Une très grande liberté, entre-autre !

Mais, là où je veux en venir, c’est que ces fantasmes entourant la vie et le quotidien des Dominatrices professionnelle, nous rends moins humaine. C’est ce qui fait bander, bien sûr. Mais c’est aussi ce qui créé une barrière artificielle et nous maintient dans un espèce d’entre-deux étrange où on cherche en nous de l’humanité, tout en partant du principe qu’on est une classe privilégiée, à part. Qu’on ne fait pas partie du commun des mortels.

Et ça, ça pose problème parce que, d’une part, (et j’y reviendais dans mon dernier point) ce qu’on fantasme, on résiste en général à le faire sortir du monde du fantasme, kit à lui faire perdre totalement son humanité, voir à l’objectiser et à projeter toujours plus de choses dessus. Et, d’autre part, ce fantasme du privilège nous rend désirable, certes, mais également facilement détestable - ce que je comprends tout à fait : moi-même j’aurais du mal à avoir de l’empathie pour une personne privilégiée et ultra-riche qui continuerais d’alimenter ses privilèges sur mon dos… Je suppose que ça peut être sympa un moment, lorsqu’on a envie de se sentir en situation d’infériorité, mais une fois le mood passé, bon…

Mais justement, quand le mood passe, qu’est-ce qu’il reste ?
Ou même, quand on ne l’a jamais, parce qu’on n’est pas du tout du milieu ou qu’on fait partie de la communauté BDSM mais qu’on a ces fantasmes en tête et qu’on pense que les pros ne sont “pas des vraies” parce qu’elles ne font qu’encaisser ?

Et c’est dur, en vrai, d’incarner un fantasme pas du tout réaliste et détestable… ça rajoute des points de charisme auprès des soumis.es qui ont envie de jouer et ça, ça peut être chouette.
Mais ça provoque aussi de l’isolement et du rejet (de la part de la communauté BDSM, mais également des observateur.ices extérieur.es).
Et parfois, j’aimerais bien être considérée pour moi-même. Et qu’on prennes en compte les réalités de ma vie… les vraies réalités, pas celles des fantasmes.
Parce qu’il est lourd, le poids des fantasmes.

“Le client (même soumis) est roi”

Il y a, dans le BDSM, une règle tacite qui dit que c’est toujours le ou la soumise qui doit faire le premier pas vers la ou le Dom et initier l’échange ou la relation. Le but de la manoeuvre étant (en gros), de favoriser au maximum et sans rajouter de biais de pouvoir, le fait que le ou la soumis.e ai le choix libre de qui peut prendre l’ascendant et quand, dans ce qui est déjà, une dynamique de pouvoir (“en faveur” du ou de la Dom). Cela créé une sorte d’équilibre qui permet un début d’échange plus sain.

Dans le BDSM professionnelle, il y a encore un autre biais de pouvoir, cette fois en faveur des soumis.es, rajouté par l’aspect financier. On peut, évidemment, voir le fait de payer ces services comme une sorte d’offrande ou de sacrifice au ou à la Dom (un aspect de domination financière dont certain.es raffolent)… mais dans l’imaginaire collectif, on le sait bien : Le client est roi.
Même soumis.

Lorsqu’on paie un service et parce qu’on le paie, parfois même déjà lorsqu’on/parce qu’on a l’intention de le payer, on prend alors une place de client.e face à un.e marchand.e. On sait que la.e marchand.e dépend des client.es pour vendre et vivre. Et bien souvent, c’est une situation qui permet au ou a la client.e d’être exigeant, de pinailler, de négocier pour avoir plus ou pour moins cher… ou simplement de s’attendre à être sur-valorisé parce qu’iel est là et qu’iel a l’intention d’acheter. Et quand ça ne se passe pas comme ça, ça déçoit, c’est frustrant.

C’est un aspect difficile, en tant que Dom, de maintenir des règles et limites fermes, des exigences en terme de comportement, de savoir-vivre et d’étiquette BDSM, lorsqu’on fait face à des personnes qui sont déjà dans une optique de consommation et, de fait, s’attende à ce qu’on leur facilite la vie… plutôt que de faire attention à faire une présentation sérieuse, attrayante et en bonne et due forme.

Parfois (souvent), je lis des formulaires de contact et constate qu’il y a tellement peu d’efforts de faits que c’est comme si j’étais déjà acquise. Comme si je passais mon temps à attendre, que je n’avais aucun standard et que c’était celles et ceux qui me contactaient qui me faisaient une fleur en m’offrant le privilège de leur requête.
Ce sont en général les mêmes qui n’ont pas vraiment lu les informations à leur disposition (limites, conditions, tarifs…) et dont la recherche n’est pas en adéquation avec ce que je propose.

Ce n’est pas toujours le cas, bien sûr. Certain.es font les choses très sérieusement, avec humilité et dans le souci de m’être agréable et de me donner envie de les rencontrer.
Mais c’est toujours démotivant au possible d’attirer à moi des personnes qui polluent ma boîte mail de formulaires de contact désincarnés et absolument pas alignés avec ce que je propose.
Et c’est dur de continuer de lire de nouvelles prises de contact avec ouverture, enthousiasme et attention, quand une proportion toujours plus grande d’entre elles ne me font pas me sentir respectée, ni en tant que Dom, ni en tant qu’humaine.

De l’humain.e au réceptacle à fantasme, il n’y a qu’un pas

Je l’ai évoqué un peu plus haut : on projette énormément (même de manière inconsciente) de fantasmes sur les Dominatrices professionnelles. Et, je reprends mes mots, "ce qu’on fantasme, on résiste en général à le faire sortir du monde du fantasme, kit à lui faire perdre totalement son humanité, voir à l’objectiser.”

Lorsqu’on contacte une Dominatrice professionnelle, on est, en général, déjà dans un mood d’excitation et de soumission. Consciemment ou non, on est dans la “consommation”. on cherche à retrouver, en face, des archétypes excitants, mais aussi rassurants. Et on s’attend, tout naturellement, à ce que les rôles soient tenus…

Et c’est précisément ça qui est particulièrement vicieux (encore une fois, je le rappelle : en général, c’est inconscient !), car la Dom qu’on contacte (qui est une personne humaine, avec une vie de personne humaine), même s’il s’agit de son métier et même en admettant qu’elle ADORE dominer, ne peut pas être en permanence, dans ce mood de jeu. On se retrouve donc avec parfois un véritable gouffre entre le mood de la personne qui prend contact, très enthousiaste, très excitée, déjà dans l’anticipation… et notre mood à nous, en tant que Dom, mais surtout en tant qu’humain.e perdu dans le flot du quotidien.

Je me doute, qu’en tant que Dom pro, j’apparais sur des sites où l’objectif est de trouver une certaine forme d’excitation et qu’on fréquente en général lorsqu’on est dans un mood de jeu. Dans une certaine mesure, je comprends donc qu’il soit facile d’oublier qu’on a en face de soi des humaines qui travaillent et qui ne passent pas la journée à attendre des messages ou qu’on s’attende à ce que l’autre soit aussi partant.e que nous : quand on a un profil sur un site à caractère sexuel, c’est qu’on est disponible, non ?

Sauf que, pas forcément. Il faut garder à l’esprit que le travail du sexe, même s’il est un métier, n’est pas un métier classique.
Déjà, parce que c’est une activité qui a un fort potentiel à se confondre, sans limite, avec la vie personnelle : en général on ne travaille pas en continue en ne faisant que ça sur des horaires précises avant de tout laisser de côté pour rentrer à la maison (comme on le ferait pour un travail classique), on check plutôt les messages régulièrement dans la journée et on profite parfois d’opportunités pour faire des sessions spontanées, entre le café et les courses (par exemple), quand on n’est pas entrain de travailler sur de prochains contenus.
Et puis, c’est un travail qui touche à l’intime, qui nous met en contact au quotidien (ou presque), avec l’excitation des autres et la façon dont ils la gère (plus ou moins bien) et/ou décident de l’exprimer (plus ou moins bien aussi).

Donc, quand jean-michel-machin me contactes pour me confier que sa petite nouille n’arrête pas d’essayer de se dresser dans sa cage et qu’il mouille de zinzin en imaginant ce qu’on pourrait faire quand on se verra et qu’est-ce que j’en pense et est-ce que je trouve que c’est un vilain garçon… et bien je peux être entrain de faire caca, de gérer une crise de l’enfant, de pleurer parce que je viens d’apprendre un décès, de passer une bonne grosse journée de merde… bref, de ne pas avoir forcément la tête à gérer son excitation, qui fait méchamment intrusion dans mon quotidien d’humaine normale.

L’ironie du sort, c’est que beaucoup cherchent de l’humanité et de l’authenticité mais s’attendent (consciemment ou non) à ce que celle-ci implique une réciprocité de disponibilité et d’enthousiasme. Et, lorsque ça ne suit pas en face, c’est la douche froide.

C’est particulièrement difficile pour moi de me sentir légitime à dire ça, parce que la question n’est pas si évidente. Mais je vous jure que c’est parfois d’une violence extrême de recevoir, alors qu’on passe une journée émotionnellement très éprouvante, un message plein d’enthousiasme graveleux et d’excitation.

Je peine encore à mettre de côté cette sensation d’agression qui vient avec certains messages et à calmer les ardeurs sans pour autant fermer (claquer?) des portes imaginaires aux nez de ceux qui ont du mal à les contenir… Ça fait partie des choses qu’il faut encore que je travaille pour aiguiser mon professionnalisme (oui, même après des années, j’estime qu’on n’est jamais assez “pro” et qu’on a toujours des choses à déconstruire ou travailler).

Un autre processus, en général très inconscient, mais vicieux, c’est cet aspect de “réceptacle” à fantasme. Lorsqu’on contacte un.e professionnel.le du sexe (Dom, ou pas), on tend naturellement à chercher et à retrouver en el.lui des codes, des traits de personnalité, des intentions, des fantasmes qu’on souhaiterait qu’iel ait. Alors, on projette et on idéalise beaucoup.

C’est quelque chose de très naturel, qu’on pourrait comparer à ce qui se met en place lorsqu’on contacte quelqu’un via une application de rencontre. On est là dans l’intention de charmer et d’être charmé.e, on a des critères (conscients et inconscients) de ce que serait un.e partenaire idéal.e. Et, surtout lorsque les choses avancent bien, on tend à projeter ces critères d’idéals sur l’autre, à lui fantasmer des réflexions, des désirs… qu’iel n’a peut-être pas. C’est ce qui entraine régulièrement de grosses “douches froides” ou un effet de décalage (voir de gouffre) lorsqu’enfin, on se rencontre pour prendre un café, car les projections font moins facilement long feu lorsqu’on a l’autre en face de soi.

En tant que professionnel.les, on connaît bien ce mécanisme. Et l’enjeu est de comprendre le plus rapidement et justement possible ce que la personne qui nous contactes projette sur nous. D’une part, pour faire prendre une direction plus réaliste/confortable à ces projections si nécéssaire, mais aussi parce qu’une partie de notre travail consiste à se les approprier et s’y conformer au maximum au cours des échanges, pour annuler ou atténuer au mieux cet effet “douche froide”, très désagréable pour tout le monde, en particulier lorsqu’il arrive dans un moment de jeu (donc de vulnérabilité intense).

Ce n’est déjà pas, en soit, un exercice facile (car il est très délicat), mais il arrive aussi (régulièrement) que la personne en face soit complètement dans son excitation, ne démorde pas de ces projections ou résiste à ce qu’elles tombent et tiennent absolument à voir en nous des codes, traits de personnalité, intentions, ou fantasmes que nous n’avons pas, voir, avec lesquels nous ne sommes pas à l’aise.

Et c’est très désagréable, parfois même violent (parce que profondément déshumanisant), de se retrouver coincé.e dans un fantasme dont on ne souhaite pas faire partie. C’est particulièrement difficile à expliquer en particulier à des personnes qui ne le vivent pas forcément (du moins, je vous le souhaite !) mais je trouve que la sensation est parfois assez proche de ce qu’on ressent lorsqu’on est physiquement impliqué.e dans une situation de tension sexuelle à laquelle on ne consent pas de participer.

C’est ce que je veux dire, lorsque j’évoque le fait de Partir très loin, tout.e seul, dans sa tête et projeter des choses sur sa ou son dom […] [oublier] de prendre du recul et de penser à autre chose que [son] propre plaisir et excitation”, dans la liste de red-flags de mon article “Comment être un.e 'bon.ne soumis.e'”.

Déceler les projections et poser des limites quand c’est nécéssaire, avec le temps, j’ai appris à le faire et à le fais plutôt bien. Mais ce sont des choses qu’il m’arrive encore de laisser passer et qui viennent, certainement, renforcer d’autant plus l’aspect de méfiance que j’ai développé (et d’une façon exacerbée), ces derniers temps.

Et ce n’est pas fini…

Je vais m’arrêter là, parce que cet article est déjà bien long, mais dans le prochain épisode (peut-être le dernier, peut-être pas) :

J’aborderais, de façon un peu plus générale (pas que pour les professionnel.les), les difficultés liées aux attentes et aux injonctions qui nous pèsent dessus, en tant que Dom (performance, omniscience, assurance, estime de soi/confiance…) et le poids du tabou des doutes.

J’aborderais aussi, certainement, cette pression à la comparaison (aux collègues Dom), qui me pèse beaucoup en ce moment… bien malgré moi. J’ai toujours dit (et l’affirme encore), qu’il y a de la place pour nous tous.tes, pas de réelle concurrence et qu’on a tous.tes quelque chose d’unique et de précieux à apporter, parce qu’il y a autant de façon de pratiquer le BDSM que de paires Dom/sub… mais visiblement, c’est plus compliqué que cela et, surtout à l’ère où règnent les réseaux sociaux, je supposes qu’on est tous.tes un peu concernées par la thématique du jugement de soi par la comparaison aux autres.

Et puis, mon introspection et mes réflexions à ce sujet sont bien loin d’être closes !
Alors, si tu m’as lu jusqu’ici et que tu souhaites partager ton expérience, que certaines parties t’ont fait réfléchir ou que tu vois d’autres pistes qui te sembleraient intéressantes à creuser, n’hésite pas à me les partager, je serais ravie de m’en inspirer ! :)

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Travailler son auto-discipline