Comment j’ai perdu la flamme pour le BDSM… (épisode 2)
Note : Comme l’épisode 1, j’ai eu du mal à écrire cet article, très intime, personnel et donc… dense. J’ai organisé mes parties un peu comme je pouvais et certaines réflexions ne sont pas parfaitement abouties, mais… eh, j’ai fait ce que j’ai pu ! Comme pour l’épisode 1, je vous enjoins à vous lancer dans cette lecture avec la boisson et/ou l’encas de votre choix et à prendre votre temps : qui sait, cela pourrait peut-être vous permettre de réfléchir à votre propre rapport au BDSM :)
Fut un temps, j’étais bien plus impliquée et régulière dans ma pratique du BDSM. On le voit bien sur ce blog : pendant plus d’un an, j’ai sorti un à deux articles par mois et je les rédigeais et les partageais avec grand plaisir. Celles et ceux qui me connaissent et me suivent depuis un moment maintenant ont aussi pu avoir l’occasion de me voir régulièrement en live, sur VTC, pendant plusieurs heures, parfois quotidiennement, simplement pour le plaisir de passer du temps à échanger, conseiller, rassurer et (surtout) rigoler.
Mais mon “âge d’or” du BDSM (si on peut l’appeler comme ça), s’est essoufflé au fil des années… jusqu’à dégringoler complètement il y a un peu plus d’un an maintenant. Encore une fois, le contexte n’a pas aider : j’étais, à ce moment de ma vie, en reprise d’études et en plein milieu d’une grossesse extrêmement éprouvante tant sur le plan émotionnel que physique. Mais il n’y a bien-sûr pas que ça, car, après-tout, cela fait bien plus longtemps que ma motivation vis-à-vis du BDSM décroît, plus ou moins discrètement.
Dans le premier épisode de “Comment j’ai perdu la flamme pour le BDSM”, j’ai déjà expliqué comment j’ai réalisé la profondeur de cette problématique et exploré, avec vous, les raisons de cet essoufflement liées au poids de l’aspect professionnel dans ma pratique BDSM (la méfiance ou le rejet de la communauté BDSM vis à vis des pros, le poids que représente l’imaginaire - le fantasme - collectif de ce à quoi ressemble le quotidien d’une Dom pro, le rapport client.e - vendeur.euse très vicieux (“le clien est roi”…) et l’ambivalence de rester un minimum soi et authentique tout en incarnant ce que les clients projettent sur nous).
Il manquait (au minimum) cette suite : un épisode 2 qui aborde le sujet de façon plus générale et en même temps plus intime. Parce qu’être Dom pro, ce n’est pas seulement être pro… C’est avant tout être Dom. Et, j’en suis persuadée : d’une certaine manière, ce que je ressens à ce sujet ne touche pas que moi, mais également l’écrasante majorité des Dominateurs et Dominatrices, au moins à un moment dans leur vie/carrière de Dom (professionnel.le ou non).
Alors, je continue mon exploration. En espérant qu’elle amène toujours plus d’empathie, qu’elle participe à briser cette saleté de mur de tabous qui bloque une communication humaine, vulnérable et authentique entre Doms et Subs.
La pression à la performance, à offrir assez
Lorsque l’on contacte et planifie une rencontre (virtuelle ou réelle) avec un.e Dom, on s’attend à ressentir certaines choses (des émotions, des sensations fortes…), à être transcendé.e.
Pas à une simple rencontre ou expérience humaine.
Consciemment ou non, on a tendance à placer, de base, les Doms sur un piédestal.
Ce processus (bien qu’il soit, je l’entends, intrinsèque aux dynamiques BDSM ou de pouvoir) reste un processus objectisant, déshumanisant : les Doms doivent répondre aux standards, rester dans leur rôle d’assurance et de supériorité.
Iels doivent avoir les connaissances (parfois même savoir deviner les attentes et limites des soumis.es en face).
Iels doivent maîtriser toutes les pratiques, avoir un certain niveau d’expérience, des références, tels ou tels accessoires.
Iels doivent maîtriser les autres et elleux-mêmes, en toutes circonstances et avoir pas ou peu de limites.
Iels doivent être toujours partant.es et enthousiastes à l’idée d’une session, être dans le mood et avoir l’énergie de proposer un moment d’excellence…
De manière générale, il y a un gros tabou autour des failles, des doutes et remises en question ou, tout simplement, de l’humanité, chez les Doms, dans le BDSM. Nous (les Doms) nous retrouvons bien trop souvent écrasé.es par les injonctions à performer et à bien tenir notre rôle… (toutes ces attentes et injonctions, elles sont évidemment encore plus valables pour les Doms pros - cf épisode 1).
Même en tant que Dom (les attentes qu’on a de nous-même et l’image qu’on souhaite renvoyer aux autres - Doms ou soumis.es) et entre Doms (les conseils qui circulent et ce à quoi on s’attend de la part de nos pairs), ces injonctions à performer et à ne surtout pas sortir de notre rôle sont très présentes. Certainement parce qu’on aimerait préserver toujours plus cette illusion que nous sommes dans un contrôle absolu ou existons dans une sorte de sur-humanité toute puissante, toute sachante, omnisciente.
Je l’ai lu et entendu tellement de fois de la part de collègues dominatrices, cette règle de “ne montre rien, il faut que tu aies l’air dans un contrôle des choses et de toi-même permanent et absolu pour rester admirée et désirable.” Et c’est, malheureusement, ce que recherchent beaucoup de soumis.es.
Une injonction, en somme, à faire semblant de ne pas être humain.es, de ne pas être concerné.es ou touché.es (bouleversé.es, parfois) par les aléas de la vie, les rencontres… que je trouve profondément toxique et dangereuse et que je soupçonne d’être à la source de nombreux abus : il est si facile d’appliquer cette règle au point qu’elle ne fait plus seulement illusion sur les autres, mais aussi sur nous-mêmes…
Et se persuader qu’on est au dessus et en contrôle de tout en permanence, me semble délétère. D’une part, parce que cela bloque l’humilité et les remises en questions pourtant primordiales pour maintenir un rôle Dominant éclairé et sain. Et aussi parce que, cette injonction de plein contrôle, on ne peut pas la maintenir en place éternellement : nos émotions et vulnérabilités (notre humanité) ont besoin d’exister et d’être exprimées. Les nier, c’est prendre le risque de finir par se noyer dedans.
Dans tous les cas, dans ce contexte, en tant que Dom, on a vite fait de se retrouver dans une situation de pression et de fatigue intense : les relations BDSM ne sont, dès lors, plus des moments de jeu humain et complice, mais des représentations théâtrales où nous devons offrir un jeu d’acteur ET des expériences irréprochables.
Notre plaisir s’efface au nom de la sacro-sainte performance.
Une performance d’autant plus fatigante que c’est souvent sur nous que tout repose (notre enthousiasme et notre plaisir mais aussi celui de l’autre, le bon déroulement de la session mais aussi les préparations en amont… et toute la charge mentale insoupçonnée qui incombe aux Doms avant, pendant et après chaque session).
Et lorsqu’on se retrouve (inévitablement) incapable de performer ou de coller suffisamment à ce rôle de Dom idéalisé.e… et bien tout s’effondre. Parce qu’on parle très peu de la légitimité à être Dom en dehors du carcan de ces injonctions.
On dit trop peu qu’être Dom (comme être un.e soumis.e), c’est avant tout être une personne.
Que c’est s’autoriser, aussi, à être soi, naturel.le, vulnérable, triste, mais aussi maladroit.e ou drôle, parfois.
Que le BDSM n’a pas à être 100% codifié et sérieux pour être sain et légitime.
J’ai, dernièrement, ressenti beaucoup de honte et de culpabilité à ne pas performer “assez bien”, selon mes propres standards. Je finis par craindre les “temps morts” - qui ne le sont jamais vraiment -, mais en tant que Dom (pro, qui plus est), je me rends compte que j’ai du mal à m’approprier pleinement ces moments de flottement qui ne nécessitent pas (ou peu) que j’alimente activement la scène pour qu’ils soient enveloppants, stimulants. C’est quelque chose que j’ai encore à travailler.
L’anxiété de ne jamais en faire ou de ne pas être assez, je sais qu’elle touche aussi beaucoup de soumis.es (vous êtes beaucoup à me confier ce genre d’inquiétudes, qui feront, d’ailleurs, certainement l’objet d’un prochain article…), mais il ne faut pas oublier qu’elle touche aussi les Doms - et, je vous l’assure, très fort - à cause, justement, de toute cette pression…
Ces derniers mois en particulier, certainement parce que plus le temps passe, plus je gagne en visibilité, j’ai eu affaire à toute une collection de soumis.es très exigeant.es et/ou peu respectueux.ses qui ont renforcé ce sentiment, en questionnant ma légitimité à être Dom et/ou mon professionnalisme, parfois jusqu’à l’insulte, à la menace ou au harcèlement.
Tantôt il me manque tel ou tel meuble ou accessoire BDSM dont le coût représente plusieurs mois voire une année de chiffre d’affaire, tantôt je ne suis (mince alors, qui l’eût cru ?) pas propriétaire d’un logement ou d’une maison spécifiquement dédiée à mes activités, tantôt j’ai le toupet de ne pas répondre en moins de 48h aux messages lorsque je suis fraîchement en post-partum, que je ne dors pas la nuit, ai à peine le temps de me nourrir et que j’ai un tout petit bébé qui réclame toute mon attention… etc.
Ici encore, je dois admettre que j’ai un peu honte : mon sentiment de légitimité et ma confiance en moi, en ce que je peux proposer/apporter et surtout en mes limites, ne devrais pas flancher aussi facilement.
Après-tout, n’est-ce pas l’apanage de tout personnage public (car, oui, il va falloir que je m’y fasse un jour : je - en tout cas en tant qu’Osmie, Dominatrice professionnelle - suis un personnage public), de faire face à des attentes et exigences toujours plus élevées et ce, peu importe le niveau d’énergie impliquée et de qualité de service offerte ?
Certes.
Mais ici encore, personnage public ou Dom, le problème reste le même : l’injonction à devoir faire fi d’être touché.e par les attentes et les commentaires négatifs lorsqu’on est un personnage public est au moins tout aussi déshumanisant que le fait de devoir être toujours dans une performance de sur-contrôle et de sur-humanité lorsqu’on est Dom.
Cette partie est déjà bien longue mais je vais tout de même faire appel à une dernière notion, parce qu’elle me semble importante : l’estime de soi.
Il ne faut pas oublier qu’elle nous concerne tous et toutes, en toutes circonstances, un peu comme une jauge qui se vide et se remplit et sur laquelle les autres ont (heureusement, mais aussi malheureusement) beaucoup de pouvoir.
Se sentir valorisé.e, soutenu.e ou admiré.e (pour ne citer que trois exemples) est bénéfique à l’estime de soi.
Se sentir oppressé.e, jugé.e, avoir l’impression de ne pas faire assez ou assez bien est délétère pour l’estime de soi.
Et, même si on l’oublie très fort à une époque où on a un peu désappris la frustration (tout est si accessible si vite) et renforcé les exigences (tant envers soi-même qu'envers autrui), il est parfaitement sain et humain de rechercher la validation des autres et de se sentir mal lorsqu’on ne nous approuve pas.
Et ce, peu importe notre statut.
Nous sommes, à la base, toutes et tous des animaux sociaux forgés pour chercher de la sécurité (physique et émotionnelle) en dehors de nous-mêmes.
Alors, un petit rappel : Nous sommes humain.es et les autres aussi. Faire semblant de l’inverse, constitue, je trouve, une forme maltraitance ou de violence (envers les autres autant qu’envers nous-mêmes).
Tomber dans la routine
Lorsque j’ai commencé à pratiquer et, surtout, à me documenter, chaque nouvelle pratique découverte en théorie, puis en pratique, était, pour moi, une stimulation absolument incroyable : fouiller, essayer de comprendre comment et à quoi les choses sont liées… je ne parle pas du cliché “Oh-lala, iel aime être humilié.e parce que sa maman ne lui a pas donné assez d’amour…” (d’ailleurs, laissez les mamans tranquilles, elles ne sont pas à la source de tout. Et puis, il n’y a pas forcément d’explications traumatiques aux kinks ou à l’attirance pour le BDSM… mais, là encore, j’en reparlerai certainement dans un autre article !), mais plutôt de réussir à saisir, en posant les bonnes questions (ou en provoquant les “bonnes” réponses), comment tel kink, telle pratique, à tel moment de la vie de cette personne, est lié à quelles émotions, quelles sensations, quels désirs ou besoins… En somme : comprendre sur quoi reposent les cordes sensibles avec lesquelles je peux jouer… pour approfondir le jeu.
Bien entendu, je le disais à mes débuts et le pense toujours très fort aujourd'hui : chaque soumis.e est unique et chaque kink ou façon de pratiquer l’est donc aussi, à sa manière. Sur dix personnes qui viennent me voir avec la même demande de pratique, il y aura dix façons différentes de l’aborder !
Mais j’observe qu’avec le temps, cette stimulation de la moindre découverte s’amenuise.
D’abord parce que j’ai, tout simplement, moins à découvrir (même si l’univers BDSM et kinky est TRES vaste, j’ai pour le moment, fait le tout ce qui m’intéresse et qu’on me demande couramment en session), hormis (et c’est mon second point) les personnes en elles-mêmes, ce qui n’est pas forcément un point de focus non plus, puisque, malheureusement (mais j’y reviendrai, aussi, plus tard), on vient souvent me voir pour une session ou deux (allez, une petite troisième si j’ai de la chance) et très rarement pour un projet sérieux de relation sur le long terme… et on ne fait pas de BDSM “one (ou two ou même three) -shot” de la même manière qu’on pratique lorsqu’il y a une recherche de construction de relation. Les priorités ne sont tout simplement pas les mêmes et découvrir l’autre ne se fait en général que très peu ou simplement en façade dans le premier cas.
Qui dit moins de choses à découvrir, donc, dit moins de stimulation. Mais, au-delà de ça, même le fait de pratiquer le BDSM est devenu, avec les années, de moins en moins excitant pour moi.
Je suis Dom professionnelle en virtuel depuis 9 ans maintenant, en réel depuis plus de 4 ans… et au bout de toutes ces années, il y a forcément des choses qui se répètent, des gestes qui deviennent mécaniques.
Encore une fois, je le rappelle, il y a autant de façons de pratiquer le BDSM que de paires D/s… ce n’est donc jamais réellement routinier à proprement parler. Bien sûr. Mais les gestes, la pratique, tous les petits détails que je peux rajouter pour “pimenter” un peu plus les choses et qui pourraient vous paraître “frais”, intenses et excitants… me semblent souvent, à moi, totalement fades et inintéressants.
Et comme il est simple de perdre confiance en la qualité de ce qu’on propose quand on l’a tellement fait que tout nous semble d’une banalité sans nom… Ça va me desservir très fort de poser ça ici, mais tant pis, le but c’est d’être nature : j’ai, de plus en plus, la sensation d’offrir des moments qui ne volent pas très haut et qui tournent un peu en rond.
Et pourtant, les (vos ?) retours ne vont pas dans ce sens… loin de là ! Il y a peu, j’ai été touchée, mais en même temps interloquée par un échange faisant suite à une session durant laquelle j’avais eu l’impression d’avoir offert quelque chose de très banal, de très “moyen” et répétitif. Au moment de débriefer, pourtant, le soumis en question (qui a eu du mal à se remettre de ses émotions) m’a couverte de remerciements chaleureux de lui avoir donné tant de plaisir (le citation est approximative, mais plutôt fidèle à l’idée) : “Rendez-vous compte… quand, dans une vie, a-t’on la possibilité de passer 1h à simplement ressentir un plaisir et une excitation d’une telle intensité ? Je vous en remercie, sincèrement !”
Le fait est que, pour moi, même si je suis loin de le pratiquer littéralement tous les jours, le BDSM… c’est du quotidien. Quand j’ouvre ma boîte mail, mes réseaux sociaux, que je regarde une vidéo, choisis le prochain livre que je vais lire et, du coup (puisque c’est mon métier à temps plein), même lorsque je travaille… le BDSM est omniprésent. Il y a même une zone dédiée, à côté de mon évier, pour faire sécher mes accessoires et jouets une fois soigneusement lavés ! Bref, ce qui est un sujet et une pratique exceptionnelle dans le quotidien de tout un chacun (et les soumis.es qui me contactent n’y font pas exception)… ne l’est plus pour moi et ce depuis des années.
Ce sentiment d’ennui, de routine, je sais, objectivement, qu’il ne vient pas de mes compétences réelles à envelopper et à emmener loin dans les fantasmes (on me ferait certainement moins de compliments à ce sujet si c’était le cas), mais certainement davantage d’une routine, qui n’est routinière… que pour moi, finalement ! J’ai simplement développer (comme beaucoup de personnes, malheureusement) une vilaine tendance à projeter mes ressentis sur les autres et à partir du principe que, cet ennui, iels le ressentent… mais c’est, là encore, simplement une chose à travailler.
Quand je reçois une nouvelle personne en session, même sans maîtriser la personne (au sens qu’elle constitue un terrain connu et qui m’est familier), je maîtrise les pratiques, je sais quelles variantes je peux proposer et ce qu’elles peuvent provoquer en termes de réactions, je peux proposer d’explorer autrement que ce que la personne a déjà experimenté, surprendre... Et pendant que ma.on soumis.e se retrouve totalement enveloppé par la situation, l’excitation, la tension, la nouveauté et tout un cocktail d’hormones plutôt sympas… je ne fais, finalement, que proposer des choses que je maîtrise assez bien et que j’ai éprouvées plusieurs fois, en théorie comme en pratique.
Je m’amuse tout de même des réactions (quand il y en a, certain.es ayant la fâcheuse tendance à retenir ou minimiser la moindre expression de plaisir…), mais c’est vrai que là où je ressortais de sessions avec une sensation grisante de satisfaction, de maîtrise et de puissance, il y a désormais plus de doutes et de sentiments d’illégitimité…
Peut-être, finalement, que, un peu comme dans une relation qui commence à dater, je me retrouve dans une situation où le grand frisson et la stimulation des débuts ont déjà disparu… et où soit j’abandonne, par manque d’intérêt (mais ce n’est pas prévu), soit j’apprends à trouver du plaisir (un plaisir différent, peut-être plus lent, plus paisible, mais un plaisir profond et honnête quand même) là où je ne tends à voir que de la monotonie pour le moment…
Affaire à suivre !
Le poids de la comparaison
Avant de développer, je précise que je ne parle par ici de concurrence, mais bien de comparaison, en terme de présence, d’esthétique et de qualité de contenu (sur les réseaux notamment). Je précise aussi que j’ai bien conscience qu’il y a, sur internet, de la place et un public pour tout le monde. Y compris, donc, pour moi. Mais… cette place, faut-il encore se l’approprier et oser s’y exprimer !
Depuis mes tout débuts, je peine à rester présente sur les réseaux. Et, si j’ai affirmé et assumé assez tôt (et fièrement) mon décalage avec l’univers plus “normé” du BDSM qu’on voit couramment sur ces derniers… il n’empêche que j’admire certaines ambiances, certaines esthétiques et surtout l’art de de faire fantasmer que beaucoup maîtrisent, je le sais, bien mieux que moi et qui entrent un peu mieux dans les cases (en dehors des cases) du BDSM.
Il y a, en ce bas monde, des collègues que je ne citerais pas ici mais qui m’époustouflent de leur talent à être présentes, régulières et surtout à générer autant de fantasme. Je vois des posts absolument sublimes et extrêmement bien travaillés, des esthétiques à couper le souffle qui donnent terriblement envie d’en voir plus… Avoir de jolies publications sur les réseaux sociaux et une certaine régularité ne dit évidemment rien de la qualité d’un service, ou d’une relation mais, j’ai parfois du mal à me sentir légitime avec mes petits profils à peine alimentés sur les réseaux et surtout des contenus de type très différent et d’une pertinence/qualité bien moins engageante…
J’ai essayé, parfois, de leur ressembler. Mais ces tentatives m’ont toutes semblé très “gauches” (pas dans le bon sens du terme), un peu à la manière d’une enfant qui tenterait de s’habiller comme sa maman (une tenue peut paraître très élégante sur quelqu’un et parfaitement ridicule sur une autre personne…), très certainement parce que ce n’est pas moi, tout simplement.
Et puis, en dehors des profils de collègues, il y a des pépites de comptes basés sur le partage de contenu éducatif et/ou esthétique en lien avec le BDSM… et que j’admire et envie, en vrai, énormément !
Depuis mes débuts, je suis bercée (et inspirée !) par des comptes BDSM très sex-positifs comme Watts the safeword (entre autres), qui produisent du contenu (parfois éducatif, parfois personnel, parfois divertissant) régulier et assez pertinent, sur un ton toujours très complice, humain et bienveillant. C’est une “ambiance” que j’ai d’ailleurs beaucoup reprise dans mes lives, à l’époque où j’en faisais, sur VTC et j’appréciais beaucoup les conversations aussi enrichissantes qu’incongrues qui en résultaient ! J’ai désormais perdu l’habitude (et la connexion internet adéquate) de faire des Lives, mais je songe à m’y remettre, de temps en temps.
Partager ce que je connais et maîtrise est quelque chose qui m’anime et me stimule énormément (et me fait me sentir validée et un peu plus légitime aussi, bien-sûr, c’est humain). J’aimerais, moi aussi, avoir l’impression d’apporter une jolie (et saine !) pierre dans la construction BDSM de centaines voire de milliers de personnes… Je le fais déjà un peu ici, avec certains de mes articles, mais j’ai parfois la sensation que je devrais en faire plus, être présente sur plus de plateformes, proposer des choses plus attractives… à l’instar des comptes qui m’inspirent et m’apportent tant.
Quoi qu’il en soit, bien que les réseaux sociaux soient des outils avec lesquels ma génération a grandi, je me sens personnellement très peu à l’aise avec le principe de présence en ligne. J’admire énormément à la fois l’assurance, la créativité et la vulnérabilité que ça représente, de se montrer au monde ou de se créer une persona à montrer au monde. Et je mesure la richesse (personnelle et dont profitent aussi les autres) que peut constituer le fait d’offrir une parenthèse, un extrait de son univers, au monde. J’aimerais y parvenir, mais je manque de tout : de réflexes (penser à poster des idées, réflexions, tranches de vies, photos et autres jolies choses), d’idées (comment mettre en forme, proposer quelque chose d’intéressant, se renouveler, etc.)… et de sentiment de légitimité, peut-être, aussi.
La sensation de devoir compenser
En tant que Dominatrice professionnelle, il faut que je “fasse mes preuves”, que je mérite de me dire professionnelle du BDSM et que je (sur)compense cet aspect professionnel pour prouver que je suis malgré tout, une personne relativement saine et formée .
En tant que “jeune” (même si je ne le suis plus tant que ça), je dois compenser mon âge, justifier d’une “maturité suffisante”, d’une certaine durée d’expérience… d’autant que je suis pas mal contactée par des soumis.es (bien) plus âgé.es que moi et qu’avec l’âge, vient souvent un mépris plus ou moins marqué pour les plus jeunes que soi, leur légitimité, leur expérience et leurs compétences.
Je suis devenue maman aussi et, je ne m’en suis pas cachée : les difficultés liées à la grossesse, le congé maternité, les chamboulements du postpartum et mes limites de disponibilité m’ayant semblé un peu trop ardues à camoufler juste pour éviter d’avoir l’air un peu trop humaine… Et il a fallu (et il faut encore !) que je compense l’absence d’énergie et de disponibilité (physique autant que mentale et émotionnelle) et les changements physiques qui en découlent.
Et c’est sans compter la nécessité de compenser le fait que je ne reçoive pas chez moi ni dans un logement dédié, le fait que je ne dispose pas de tel ou tel accessoire encombrant et/ou coûteux et/ou ultra-spécifique, le fait que je refuse l’accès à ma nudité et à ma sexualité, que j’ai telle ou telle limite qu’une autre n’aura pas, le fait que je respire fort (trop, pour certain.es) ou que j’ai une voix “particulière” (mais très belle !) dus à des problèmes de santé…
Cette sensation de devoir compenser en permanence et donc, de faire toujours plus et mieux… c’est fatiguant. Et je pense que ça épuise aussi ma relation au BDSM.
On ne peut pas faire du BDSM pro comme on ferait du BDSM perso
En rédigeant cet article, j’ai fini par réaliser qu’une partie de mes frustrations peut, en réalité, être résumée en une phrase : on ne peut pas faire du BDSM pro comme on ferait du BDSM perso.
J’en parlerai plus en profondeur dans un autre article, mais dans le cadre personnel, j’ai expérimenté le BDSM en tant que dominante à proprement parler seulement deux fois. La première était catastrophique, la seconde extrêmement douce, enrichissante, pleine d’exploration et très TRES complice. Parfois, je repense à celle-ci avec nostalgie et je me dis que j’aimerais bien revivre quelque chose qui s’en rapproche dans mes relations BDSM actuelles.
J’aime beaucoup mon métier, mais parfois je me prends à fantasmer ce que pourrait être ma vie et mon rapport au BDSM s’il sortait du domaine pro. Ce n’est pas prévu, mais j’ai la sensation qu’il y aurait tout de même moins de pression, que je pourrais me permettre d’être plus exigeante, et surtout, que j’aurais peut-être plus de respect : les Doms pros sont nombreuses, mais les femmes qui souhaitent dominer sans contrepartie financière sont très rares… et j’ai donc la sensation qu’elles sont extrêmement respectées dans le milieu.
Faire du BDSM pro, en revanche, implique une certaine distance, de répondre, aussi, à un certain niveau d’exigence, ce qui occasionne de la pression, tension et autres peurs de ne pas être ou faire assez bien. Lorsqu’on fait appel à une Dominatrice professionnelle, je peux tout à fait comprendre qu’on soit dans une démarche où on s’attend à ce que l’autre prenne soin de nous, enveloppe le moment et tienne le rôle de Dom sans trop l’ “entâcher” de personnel et de vulnérabilités.
Et puis, on me contacte rarement (vraiment très rarement) pour un projet (sérieux tout du moins, les fantasmeurs étant nombreux) de relation sur le long terme… et il est également très rare que je vois un.e soumis.e plus de 3 fois, encore plus qu’iel revienne régulièrement pendant plusieurs mois voire années, en gardant activement le contact, prenant des nouvelles etc. Comme je l’évoquais plus haut, l’objectif premier lors d’une nouvelle rencontre est donc (sauf, bien entendu, demande contraire) de comprendre la personne que j’ai en face de façon efficace. Juste assez pour pouvoir accompagner son plaisir au maximum le temps d’une ou de quelques sessions. Approfondir la relation demanderait de longs temps de social-time réguliers et, ce n’est, là encore, pas vraiment ce qui est recherché lorsqu’on contacte une dominatrice professionnelle, j’en conviens tout à fait !
Un certain niveau de performance et pas trop de connexion… on s’éloigne donc doublement de quelque chose qui pourrait ressembler à une relation BDSM plus “personnelle”.
La réflexion a été poussée un peu plus loin la dernière fois que j’ai revu mon plus ancien habitué. Dans cette relation, même si elle reste rémunérée, on sort du modèle “X temps = X€” et on fonctionne plutôt au “forfait”. On discute à l’avance du temps qu’on aimerait passer ensemble, de la répartition social-time/temps de jeu/temps personnel qui nous conviendrait le mieux et l’organisation du tout reste très souple, organique et naturelle. J’ai l’impression que c’est ce fonctionnement qui me permet de quasiment totalement laisser tomber la casquette de professionnelle et de ne garder que celle de Dominatrice dans ces moments avec lui. Et c’est assez agréable d’être autorisée (et encouragée !) à co-construire un lien profondément humain et amical. Avec le temps, nous avons développé et développons encore, une certaine proximité et notre relation ne cesse de gagner en profondeur. Les limites restent, bien entendu, claires mais elles sont plus floues, moins rigides que celles que je maintiens avec d’autres soumis.es que j’accompagne.
Ceci étant dit, même si c’est agréable d’entretenir un rapport plus authentique, naturel et humain avec un.e soumis.e, ce genre de relations vient aussi avec son lot de frustration, de fatigue sociale et de performance : c’est difficile de gérer un lien plus développé mais qui s’inscrit tout de même dans un contexte où je suis professionnelle. Et puis, même si en l’occurrence je sais que je peux en discuter librement et que je serai entendue et soutenue par la personne concernée, je ne peux (et ne dois et ne veux) pas non plus perdre de vue que l’autre alimente la relation BDSM et rémunère un service dans l’objectif d’être pris en charge, enveloppé, accompagné… et pas seulement (même si ça rajoute vraiment quelque chose à la dynamique) pour entretenir une relation amicale.
Je découvre certainement pourquoi il est coutume de rompre soit la relation thérapeutique (professionnelle), soit la relation amicale ou romantique (personnelle) lorsqu’on se rapproche un peu trop de sa ou de son thérapeute, avec tous les questionnements de transferts, contre-transferts et d’étique professionnelle qui vont avec. Même si, dans un contexte de relation plus intime, comme dans le BDSM, il me semble que c’est un peu plus compliqué que cela, que les “frontières” sont, de base, moins nettes que dans une relation thérapeutique… ça me rappelle d’ailleurs un peu les réflexions que j’avais partagées dans un de mes autres articles : “Tomber amoureux.se de sa.on Dom” , mais dans des proportions un peu différentes.
Quoi qu’il en soit, cela m’épuiserait bien trop fort de développer uniquement des relations mêlant professionnalisme et amitié avec tous.tes le soumis.es que j’accompagne.
Je n’ai pas, non plus, ni l’envie ni l’énergie de développer des relations BDSM exclusivement personnelles et sans contrepartie financière (et puis, comment je gagnerais ma vie ?).
Mais me cantonner seulement à l’aspect “performance professionnelle” ne me parle pas spécialement non plus, en plus d’impliquer une énorme pression qui vient, petit à petit, éroder mon amour pour le BDSM…
La question est difficile et très proche d’un débat d’éthique (si ce n’en est pas un tout court !) et je suppose que la réponse (s’il y en a une), réside dans une sorte de juste milieu, d’équilibre sain entre professionnalisme et un certain degré de liberté d’imprégnation humaine, dans mes relations BDSM…
C’est un sujet qui, je le sais (et heureusement), fait et fera débat. Ne serait-ce que parce que même sans impliquer l’aspect professionnel, certain.es sont assez dubitatif.ves à l’idée de développer une relation BDSM impliquant autre chose… que du BDSM (avec ou sans sexualité).
Et ce n’est pas fini…
En réalité, je “triche” un peu, parce qu’au moment de finir mon article, j’ai déjà un peu avancé la réflexion…
Je pense qu’on a , désormais, à peu près fait le tour de pourquoi et comment j’ai perdu la flamme du BDSM. C’est bien beau tout ça (pas vraiment, c’est même plutôt triste), mais maintenant, comment on la rallume, cette flamme ?
La suite, au prochain épisode… ;)
(Quel suspense !)
P.S. En attendant, je vous invite à partager vos réflexions et/ou questions à ce sujet, juste en dessous, en commentaire (ils peuvent être anonymes) et, qui sait, peut-être que ça m’aidera à approfondir la mienne !