Comment j’ai perdu la flamme pour le BDSM… (épisode 3)

Je prévoyais de faire de l’épisode 3 une conclusion positive et pleine d’espoir pour la suite. Après tout, c’est vrai, je constate une nette amélioration dans mon rapport au BDSM depuis que j’ai commencé à rédiger cette série d’articles. Sans que je réussisse vraiment à comprendre pourquoi, j’avais malgré tout l’intuition que quelque chose bloquait encore… et c’est une discussion avec mon compagnon (Dom lui aussi) qui m’a permis de poser (encore) des mots et de creuser (toujours plus) cette sensation de dissonance.

Alors voilà. Cet épisode ne présentera pas de remède miracle contre la perte de flamme et ne parlera pas tout à fait encore de mon « rétablissement ». Mais, comme les fois précédentes, je pense avoir mis la main sur quelque chose que nous sommes beaucoup à partager et qui, si nous ne prenons pas le temps de le conscientiser, peut être à la source de nombreuses frustrations dans notre rapport à nos pratiques et à nous-mêmes (ici, en tant que Dom, mais je suppose que la réflexion peut aussi concerner tout un tas d’autres domaines)…

Cette fois, on parlera de dissonance, du décalage qu’il peut y avoir entre ce qu’on souhaite faire, comment et en portant quelles valeurs… et ce qu’on fait réellement, sans trop comprendre pourquoi on a du mal à aligner les deux.

On parlera de modèles, aussi : ceux dont on hérite, qu’on ne choisit pas (qu’on aimerait effacer, même, parfois), mais qui s’accrochent malgré tout, et ceux qu’on choisit, qu’on alimente, qu’on construit et qui deviennent la base des standards qu’on se pose.

Cet article sera certainement un peu plus court que les précédents, mais, comme d’habitude, il est bien possible que mes réflexions en inspirent chez vous aussi… Je vous recommande donc de prendre bien le temps, de faire des pauses, de revenir, peut-être de prendre de quoi écrire et, surtout, une boisson chaude ou fraîche et, pourquoi pas, une collation : de quoi vous mettre bien, en somme.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture !

Ecouter cette sensation de dissonance…

L’autre jour, je ne sais plus vraiment pourquoi, nous nous sommes mis à discuter, avec mon compagnon, de notre rapport au BDSM et, surtout, de ce que ça nous faisait de dominer quelqu’un, de ce que nous ressentions pendant ces sessions de jeu. Et nous nous sommes rendu compte que nos rapports au BDSM sont très différents l’un de l’autre.

Pour lui (lorsque la personne en face y est réceptive, bien entendu), dominer provoque et alimente une excitation sexuelle, l’envie de posséder l’autre. La scène devient comme un dialogue dans lequel chaque réaction encourage et déclenche une réponse… un peu comme une partie de ping-pong où chaque adversaire renverrait la balle avec toujours un peu plus de force que le coup précédent. Il se sent naturellement très impliqué émotionnellement dans ces échanges qu’il partage avec l’autre. Les émotions et les réactions de l’autre ont un impact direct sur les siennes et c’est, finalement, l’émotion, et le fait qu’elle soit partagée, qui nourrit la scène.

C’est une conception que j’admire et que j’ai toujours cherché à appliquer moi aussi : être dans la scène à deux, partager de l’émotion et de la vulnérabilité (même si l’un des deux est en contrôle)… Ça a un aspect profondément humain que je trouve très sain et très beau.

Pour ma part, j’ai non seulement un rapport très peu sexuel au BDSM (ça, à la rigueur, on s’en fiche un peu), mais je me suis rendu compte que j’investis très peu mes scènes, émotionnellement. En en parlant, j’ai été marquée par cette distance flagrante que je pose, mais je ne pensais pas être marquée à ce point : j’évoque un rapport de care (prendre soin), d’accompagnement du plaisir, des sensations et des émotions de l’autre, mais en y prenant, finalement, très peu part.

Un peu comme une monitrice de plongée qui resterait sur le bateau pour s’assurer de la sécurité des personnes qu’elle initie (je sais que ça ne fait pas ça, un moniteur de plongée, calmez-vous, je n’ai juste pas trouvé de meilleure image), je me suis rendu compte que je restais très extérieure, presque spectatrice de mes scènes… pas par rejet, mais, au contraire, pour protéger et tenter de sécuriser la.e soumis.e que j’accompagne : « Cette scène, ce n’est pas la mienne, c’est celle de l’autre. Mon travail à moi, c’est d’observer et d’accompagner depuis l’extérieur pour que l’autre puisse, justement, pleinement être dedans. »

Cette scène, ce n’est pas la mienne.

J’avais touché quelque chose.

En une phrase, je me suis rendu compte que, bien que je prône cet idéal de partage émotionnel activement depuis des années, je suis, pour le moment, tout à fait incapable de l’offrir.

Ou, en tout cas, de me l’offrir à moi.

Douche froide.

Je cherche tellement à envelopper et à prendre soin, à créer des parenthèses sécuritaires où l’autre est pleinement autorisé à exister et à lâcher prise… que j’oublie que ces parenthèses, j’y ai ma place et j’y suis invitée, moi aussi.

Alors, je me suis mise à interroger ça.

Pourquoi ? Qu’est-ce qui bloque, exactement ?

C’est comme ça que j’ai compris que j’ai peur d’une multitude de choses… et surtout (maladroitement et sans surprise), de reproduire des schémas de domination toxiques dont j’ai moi-même souffert (dans mes relations BDSM, mais aussi dans ma vie quotidienne) ou que j’ai pu observer depuis que j’ai commencé.

Peur de perdre pied dans mes émotions, mon plaisir et, peut-être, mon égo, et d’en oublier l’autre.

Peur de ne pas voir que l’autre dérive, part trop loin (que je l’emmène trop loin ?) et qu’iel se noie.

Peur, aussi, je crois, des émotions que ça pourrait provoquer chez moi : trop de vulnérabilité et pas assez d’after-care… Après tout, on fait appel à moi en tant que professionnelle, alors ne suis-je pas censée donner, sans recevoir plus que de l’argent (ce qui est déjà très bien, en soi) ?

Et puis, surtout, ça vient reposer la question de l’intimité… parce que c’est (très) intime, de ressentir à deux, de partager un espace émotionnellement si intense.

Moi qui avais posé une limite nette concernant l’accès à ma nudité et à ma sexualité, donc à mon intimité physique, voilà que je réalise que ce que je cherche à réaliser l’est au moins tout autant, mais émotionnellement !

Enfin, je commence à comprendre cette sensation profonde de décalage, de dissonance présente depuis des années : depuis tout ce temps, ce que je propose et revendique officiellement, ce que je souhaite partager, est en réalité tout à fait incohérent avec ce que je suis capable d’apporter et mes limites inconscientes : je ne m’autorise pas à prendre pleinement ma place dans mes relations BDSM. J’ai même peur de la prendre…

Alors, j’ai poursuivi la réflexion pour essayer de comprendre d’où venaient ces peurs et ces résistances.

Nos (mes) modèles hérités

Qu’on le veuille ou non, qu’on le conscientise ou pas, notre approche du BDSM (et des dynamiques de domination de façon générale — systémiques et sociétales y compris) n’est pas neutre : elle s’appuie sur des modèles.

C’est important à comprendre, car c’est à partir de ces modèles que nous faisons un tri plus ou moins conscient et que naissent les représentations mentales que nous nous faisons d’un.e Dom, d’un.e sub, de ce à quoi est censée ressembler une scène, de ce qu’elle est censée nous faire ressentir, etc.

Et les premiers modèles qu’on en a… sont intrinsèquement liés aux premières expériences qu’on en fait, que celles-ci soient positives et saines… ou pas. Nos modèles « hérités ».

Revenons-en maintenant à moi (et je vous encourage à interroger de la même façon vos expériences à vous) :

À quoi ont ressemblé mes premières expériences de la domination et du BDSM ? Et que m’ont-elles appris ?

Ce n’est plus un secret, le BDSM, j’ai commencé à le vivre en tant que soumise ET avec des hommes en tant que Dom.

Ça peut sembler être un détail, mais ça a en réalité son importance dans notre société patriarcale où, de base, qu’on le veuille ou non, il y a un rapport de domination (hors BDSM et non consensuel) des hommes sur les femmes. Dès lors, il me semble important de garder à l’esprit que, dans une relation BDSM où c’est un homme (surtout s’il est cisgenre, hétérosexuel et blanc) qui domine et une femme (encore plus si elle est queer et/ou « racisée ») qui offre sa soumission, le rapport de domination est, d’une certaine façon, doublé (voire triplé ou quadruplé…) et que, pour que cette relation reste saine, les deux parties doivent non seulement avoir conscience de ces biais, mais également rester particulièrement attentives à leur impact et à la place qui leur est laissée dans la relation.

Bref.

Les premiers modèles que j’ai eus de la domination étaient bien loin d’être sains, parfois même abusifs ou violents : le Dom contrôle tout, décide de tout, le centre de la relation, c’est sa personne, ses envies, son égo ; les limites ou même les questions ou besoins de pause sont gênants et perçus comme une défiance ou une marque d’insubordination (et, au mieux, pas respectés, au pire, punis) ; la personne qui se soumet est un objet au service du Dom sans qu’aucune discussion ne soit nécessaire (alors le consentement, n’en parlons même pas) ; pas de négociation, de réassurance ni d’after-care…

Il va sans dire que, lorsque j’ai moi-même commencé à prendre le rôle de Dom, il était très clair pour moi que je voulais m’éloigner le plus possible de ce premier modèle.

Faire l’exact opposé.

Alors, le rôle de Dom, je l’ai incarné comme un rôle de soin, de care.

L’absence de négociation, je l’ai transformée en longues discussions laissant beaucoup de place à l’humain et soutenant l’expression des envies, des besoins, des limites, des émotions et même de l’histoire de vie.

Les punitions pour insubordination se sont transformées en pauses et en écoute.

Les questions ont reçu des réponses.

J’ai hérité de modèles du BDSM et de la domination mettant la personne dominante au centre de l’expérience et j’en ai souffert… alors il m’a semblé indispensable, pour entretenir un BDSM sain, de renverser complètement ce schéma et de mettre les soumis.es que j’accompagne au centre de l’expérience… quitte à en disparaître le plus possible afin de m’assurer de ne pas devenir moi-même une menace, en tant que Dom.

La peur de reproduire (même juste un peu) un modèle qui ne me convient pas (la.e Dom au centre) me pousse à faire l’exact opposé (la.e Dom extérieur.e, spectateur.ice ou effacé.e).

« Cette scène, ce n’est pas la mienne. »
Alors, dans le doute, je veille à accompagner depuis l’extérieur.

Bon. Pause.

Ça peut sembler ne pas être grand-chose pour vous, lecteur.ices, mais c’est un point que je viens de réaliser en l’écrivant.

Évidemment, la réponse logique, j’en ai bien conscience, c’est d’essayer de trouver un juste milieu sain : mettre la.e soumis.e au centre n’empêche pas que je m’autorise à exister dans la scène à ses côtés. Partager des émotions, même très intenses, n’implique pas que je me noie forcément dedans. Et puis, on peut maintenir une certaine distance, celle qui nous semble confortable et juste, sans pour autant être extérieur.e.

Mais ce n’est, je trouve, pas si simple que ça. En tant que Dom ET en tant qu’individu ayant déjà été abusé dans des relations BDSM, on a, doublement, une responsabilité de vigilance vis-à-vis de nos pratiques.

Parce que s’ils existent, ces comportements toxiques, ce n’est pas pour rien non plus : il est assez facile de tomber dans le piège de l’abus de pouvoir et de s’oublier dans son égo. Parce qu’elle est très séduisante, l’idée de dominer en oubliant ses responsabilités (faire attention à l’autre, à ses émotions et à ses limites, entre autres). C’est, après tout, profondément humain de chercher la simplicité, le plaisir et la satisfaction personnelle.

Et lorsqu’on a intégré des modèles inconscients toxiques, même en les combattant et en mettant un point d’honneur à pratiquer un BDSM sain et aligné avec nos valeurs… eh bien, ils peuvent refaire surface. Et il suffit parfois de pas grand-chose : une mauvaise journée, une baisse d’attention… ou même simplement une personne soumise, en face, qui vient challenger, voire invalider nos valeurs (c’est malheureusement très courant, les soumis qui insistent pour ne poser ni limites ni safeword et qui crient au faux Dom dès qu’on parle de consensualité dans le BDSM…).

C’est particulièrement insidieux, du fait que la limite entre ce qui est sain et ce qui ne l’est plus est très subjective et souvent difficile à poser.

Une condition qui semble saine au premier abord peut, poussée à l’extrême ou imposée sans ajustements possibles, devenir malsaine. Par exemple, il m’est arrivé d’exiger de convenir d’un after-care qui prend soin et accompagne un retour à la réalité en douceur, mais en oubliant (en refusant ?) que, pour certaines personnes, il y a un besoin très fort d’abandon après une session intense.

Et puis, malsaine pour qui, aussi ? Parce que nos pratiques, en tant que Dom, doivent être saines pour nos soumis.es, bien entendu, mais elles doivent aussi l’être… pour nous ! Par exemple, est-ce vraiment sain si j’accompagne un.e soumis.e dans une session scriptée à l’avance, pour laquelle iel est vraiment très enthousiaste, mais moi, pas ou plus vraiment ?

Alors, tiens, comme il n’y a aucune raison que je sois la seule à introspecter, je vous propose de réfléchir, pour vous-mêmes, à ces questions :

  • Qu’est-ce qui a modelé votre conception et votre rapport au BDSM, à la domination, à la soumission ?

  • De quoi essayez-vous de vous rapprocher et de quoi essayez-vous de vous séparer ?

  • Qu’est-ce que vous visualisez quand vous imaginez un BDSM sain et un BDSM toxique ? Où placez-vous la barrière ?

  • Et est-ce que, comme je l’ai fait, il y a des choses dont vous essayez de vous éloigner tellement fort que vous en arrivez, vous aussi, à l’autre extrême ?

  • Et est-ce que cet extrême vous convient vraiment et vous semble si sain que ça (sans jugement aucun, bien entendu : ça peut être le cas pour vous !) ?

Pour ma part, j’avoue que, pour la première fois depuis un long moment, grâce à ces questions et surtout aux réponses que j’ai pu y apporter, j’ai l’impression que mon rapport au BDSM respire. Je comprends mieux cette sensation de dissonance que j’ai depuis longtemps dans ma pratique et d’où elle vient.

Le piège des standards qu’on se (que je me) pose…

Je l’avoue, j’ai passé ces derniers mois (cette dernière année ?) à craindre qu’elle (la sensation de dissonance) trouve sa source dans le fait, qu’au fond, une part de moi connaissait une vérité que je refusais d’admettre : si j’avais perpétuellement des doutes et l’impression de mal faire, c’est peut-être parce que je n’étais tout simplement pas légitime au titre de Dom. Après tout, certaines personnes passent leur vie dans l’imposture, à tenter de se persuader et/ou de persuader les autres de capacités qu’iels n’ont pas… peut-être que j’en faisais partie ?

Un.e véritable Dom a une assurance et une autorité paisible et naturelle, n’est-ce pas ? Un.e véritable Dom ne se pose pas autant de questions et n’essaie pas de se justifier de sa légitimité… si ?

En l’écrivant, je me rends compte de la sévérité et même de la violence des réflexions que j’ai pu avoir envers moi-même.

Si j’ai choisi de faire figurer ouvertement ces doutes ici, ce n’est pas pour me faire plaindre, mais parce que je me suis sentie extrêmement seule face à ces discours et cette pression que je m’imposais à moi-même et que, encore une fois, j’en suis persuadée, l’écrasante majorité des Doms passent par ce genre de questionnements qui nourrissent un cercle vicieux sans échappatoire :

“Est-ce que je m’y prends assez bien ?”

“Est-ce que je mérite le titre de Dom ?”

“Un.e véritable Dom ne se pose certainement pas ce genre de questions…”

“Si je suis une imposture, alors il faut au moins que ma pratique soit irréprochable, peut-être que je finirais par être légitime à me dire Dom”

“Est-ce que je m’y prends assez bien ?”

Ces réflexions, elles ne naissent évidemment pas de nulle part.
D’abord, j’ai pensé à une forme de syndrome de l’impostrice : réponse logique lorsqu’on parle de doute en ses compétences dans un domaine dans lequel on trempe pourtant depuis plusieurs années. Alors, depuis le premier épisode, je cherche quelque part où poser cette partie “syndrome de l’impostrice”. Mais je n’en ai jamais été satisfaite, sans que je puisse vraiment m’expliquer pourquoi… jusqu’à maintenant.

En réalité, ce que je cherchais à exprimer n’est pas vraiment, je pense, une forme de ce syndrome : objectivement, je ne doute pas d’avoir des compétences ou des connaissances développées, importantes et pertinentes. Le problème n’est pas tant ce que je sais ou sais faire, mais plutôt ce que je suis persuadée que je devrais savoir en plus ou savoir mieux faire… et par rapport à quoi ou à qui.

J’avais déjà entamé un peu la réflexion - mais sans la pousser assez loin - dans les épisodes précédents, lorsque j’évoquais le poids de la comparaison et même lorsque je parlais d’attentes et d’offrir assez. Parce que toutes ces questions, elles ont un point commun : les standards qu’on se (que je me) pose.

Ces standards, ce sont des modèles choisis, construits de nos recherches, de nos observation et du contenu BDSM auquel on s’expose/est exposé. On observe les esthétiques, on ressent les émotions… et puis on fait la synthèse tout ça et on décide (plus ou moins consciemment) ce à quoi est sensé ressembler le “bon” BDSM, un.e Dom "sain.e et légitime”, un.e sub “sain.e et légitime”, une dynamique D/s assez chouette… et ce à quoi nous, on veut que ça ressemble, idéalement.
Ces standards deviennent une sorte de paire de lunettes (qu’on finit bien souvent par oublier qu’on porte), à travers lesquelles on regarde et juge les autres… et nous-mêmes.

Sauf que c’est à double tranchant :

Pile : ça permet de rester inspiré.e, de comprendre toujours un peu mieux ce qu’on souhaite (ou pas), ce qu’on recherche (ou pas), ce qui nous touche (ou pas), de se sentir moins seul.e, ça encourage le questionnement de ses pratiques, l’évolution personnelle, l’apprentissage de nouvelles techniques, le fait d’aller vers une esthétique qui nous ressemble et avec laquelle on se sent bien…

Face : ces standards et ces idéaux peuvent créer des exigences de plus en plus élevées et on a l’impression que rien, y compris (et surtout) nous-même, n’est jamais à la hauteur.

Pire encore, on peut tout à fait se construire des standards et une conception de ce qu’est un “bon BDSM”, un.e “vrai.e” Dom ou un.e “vrai.e” soumis.e… qui n’est absolument pas compatible avec ce qu’on veut et peut être. Ou même, tout simplement, avec ce qui est réaliste. C’est ce qui m’est arrivé.

J’ai fini par me persuader qu’une “vraie Dom” et une Dom pro légitime, c’est quelqu’un qui :

  • Est intégrée dans la communauté BDSM, se montre souvent à des événements, entretient des relations avec des collègues…

  • Pratique le BDSM aussi en “privé”, en tant que loisir et de façon non professionnelle…

  • Est très bien formée pour chaque pratique qu’elle propose mais aussi dans divers domaines (médecine et anatomie, pharmacologie, urologie, psychologie, psychiatrie, addictologie, sexologie…)

  • A une assurance naturelle et impose le respect en un seul regard…

  • A la capacité de produire des contenus à la fois esthétiques ET pertinents de façon régulière…

  • A un donjon, un lieu spécialement aménagé et dédié au BDSM, avec (bien-entendu), une très grande variété de kinks couverts et le mobilier BDSM “de base” (croix de saint-andré, banc de bondage/à fessées, pilori, table médicalisée, lit et chaise haute ABDL…)

  • A une collection presque exhaustive d’accessoires (tous haut-de-gamme, bien-entendu), à sa disposition…

  • Voyage sans cesse et fait au moins une tournée annuelle où on se bouscule pour réserver une place…

Et j’en passe.
Quelle exigence, n’est-ce pas ?
Et surtout, quel fantasme irréaliste…
Le pire, c’est que j’en ai bien conscience, mais que, malgré tout, j’ai un mal fou à me sentir légitime à me dire Dom et passe régulièrement par des périodes où j’éprouve une honte intense à me présenter comme professionnelle et à faire payer mes services alors que je ne corresponds pas (vraiment pas), à ce standard idéal.

Parce que, objectivement, je sais que j’ai une bonne éthique, que je me forme, que j’offre une grande variété d’accessoires, que je sais ce que je fais et, même, que les retours que je reçois sont excellents. Mais lorsque je regarde ce standard que j’ai fabriqué de toute pièce… et bien je me sens toute petite. Misérable. Incapable.

Le pire étant que, ce standard de Dom idéale, c’est aussi, à peu de choses près, celui de soumis qui me contactent parfois. Et c’est encore plus difficile de tenir bon dans une confiance en soi déjà bancale quand d’autres aussi estiment que ce genre de standard est le strict minimum pour paraître crédible.

Et c’est dur, de trouver l’équilibre et de rester solide sur ses appuis.
D’accepter qu’on peut admirer et fantasmer sans avoir à correspondre à ces standards pour être parfaitement crédible.
D’accepter qu’on peut douter parfois, que ça n’efface ni nos compétences, ni notre légitimité.
D’accepter que pour certaines personnes nous sommes absolument médiocres et que pour d’autres, nous apportons quelque chose d’une qualité rare.
D’accepter que tout le monde, soi y-compris, renferme quelque chose d’unique auxquelles certaines personnes seront très réceptives et d’autres non.
D’accepter que ce qu’on fait, ce qu’on est, a de la valeur, parfois juste parce que c’est nous, sans avoir besoin qu’on y rajoute tout un tas de fioritures ou qu’on en camoufle certains bouts.

Et ce, qu’on soit Dom, soumis.e, ou pas, d’ailleurs.

Pour conclure cette partie, je vous invite à interroger, vous aussi, vos standards : ceux que vous posez pour vous-mêmes et ceux que vous posez pour les autres. Dans vos relations BDSM, déjà, mais peut-être au-delà, aussi.

  • Selon vos standards, c’est quoi un.e “vrai.e” Dom ?
    Et puis, c’est quoi, un.e “vrai.e” soumis.e ?
    Est-ce que tous les points que vous arrivez à citer vous semblent sains, réalistes, atteignables ?

  • Où posez-vous la frontière entre le “assez” et le “pas assez” ?

  • Qu’est-ce qui fait que vous trouvez quelqu’un.e crédible (ou non), dans sa pratique ? Et pourquoi ?

  • Sur quoi se basent vos standards ?

Parfois, on ne se rend même pas compte (j’en suis la preuve !) qu’on se laisse complètement écrasé.e par les attentes qu’on a envers nous-mêmes (et/ou envers les autres !), en nous imposant une check-list basée sur ce qu’on admire des autres (personnes ou relations) mais qui ne prennent bien souvent pas en compte nos réalités ni nos besoins.

On respire.

Coïncidence ou pas, ces dernières semaines, j’ai enchaîné des rencontres extrêmement humaines et des sessions aussi intenses qu’agréables. Je me suis surprise, presque naturellement, à ralentir, à respirer, à m’autoriser à quitter un peu la performance, à investir un peu plus mes sessions… et à les laisser m’investir en retour.

Peut-être parce que je me sentais particulièrement bien avec les personnes venues me rencontrer. Peut-être aussi parce que le simple fait d'avoir commencé à mettre des mots sur tout ça a libéré quelque chose.

Quoi qu’il en soit, je suis sur la bonne voie, on dirait !

Je vais continuer à me répéter mentalement “cette scène, c’est aussi la mienne”… et je vous tiendrai au courant.

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